LES CONSPIRATEURS
Par James White
Voici encore une nouvelle où il est question d’écologie, au sens d’influence exercée sur les organismes vivants par le milieu dans lequel ils vivent. Ce milieu est un astronef voyageant dans le cosmos, et donc libéré des influences de l’environnement planétaire immédiat.
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UELQUE chose n’allait pas. C’était hors de sa portée, mais Félix recueillit une sensation aiguë bien qu’incohérente où se mêlaient la surprise, le deuil et la panique, à l’instant même où cela se produisit. Il resta à flotter, apparemment indifférent, au milieu du couloir qui menait à la Section de Biologie, pour attendre que les détails lui parviennent par la ligne de communication.
Quelques minutes après, le relais accroché au mur treillage du fond du couloir se mit à lui transmettre les faits. Les nouvelles étaient désastreuses.
Il semblait que le Petit, qui avait pour mission d’endommager certains circuits minuscules mais importants dans la chambre des communications, à des fins qui se rattachaient à l’Évasion, avait subi un accident. C’était Singer qui y avait assisté… Félix avait d’ailleurs deviné que c’était Singer. Même à la quatrième retransmission d’un relais, le schéma de pensée était parfaitement reconnaissable ; rien que des émotions et pas assez de réalités… Le Petit s’était précipité à couvert en entendant venir l’homme d’équipage, avait mal calculé son coup et avait atterri sur un secteur sous tension. Celle-ci n’était que d’environ deux cents volts, mais c’était énorme pour ce Petit – qui était à présent irrémédiablement mort. Ce qu’il restait de lui flottait maintenant clairement en vue et Singer n’allait pas tarder à se tuer dans ses efforts frénétiques pour retenir l’attention de l’homme d’équipage, car si ce dernier remarquait le cadavre et les fils déconnectés près de lui, il pourrait être pris de soupçons. Singer désirait qu’on fasse quelque chose, et vite. Le message se terminait sur un magma insensé de frayeur, d’insistance et de panique qui touchait à la démence.
Félix renvoya le message, tel qu’il l’avait reçu, à un autre Petit caché dans un conduit d’aération à l’autre extrémité du corridor. Toutefois il avait des instructions à y ajouter. Il émit : « Inclure ceci. De Félix à Whitey. Je crois être en mesure de m’en occuper. Envoyez quelqu’un pour me remplacer. Je suis au poste de relais à mi-chemin du couloir 5C. Je me rends aux Transmissions. » Il se tortilla farouchement pour aller se mettre au contact du mur treillage, puis il s’élança le long du couloir vers l’intersection menant au lieu de l’accident.
Félix laissait en général aux Petits le soin de prendre les décisions importantes. C’étaient eux, les cerveaux. Il ignorait pourquoi il se chargeait de l’initiative, cette fois. Il songea que cela ne plairait peut-être pas à Whitey.
Il parvint à pénétrer dans la salle des transmissions et à s’approcher du corps du Petit sans que l’homme d’équipage l’ait vu. Singer, bien que manquant de sens pratique la plupart du temps, était capable, quand il le voulait, de créer des diversions de première grandeur. Singer voletait autour de la tête de l’homme en cercles serrés et l’homme faisait de vains efforts pour l’attraper, tout en se demandant à haute voix ce qui avait bien pu déchaîner cette fichue créature. Félix se rendit compte que l’homme n’avait d’yeux que pour Singer. Bon !
Le pelage du corps était fort brûlé, et le nez de Félix lui indiqua que certaines parties de la chair sous-jacente étaient également grillées. Soudain une faim brutale, animale, s’éveilla en lui et grandit, mais il la combattit. Depuis que le Changement avait commencé, il ne lui appartenait plus de se donner des satisfactions de cet ordre. Félix expédia d’un coup le minuscule cadavre vers le coin opposé de la pièce, à bonne distance de ces très importants circuits, puis il fonça à sa suite.
Quand il l’eut rattrapé et bien saisi entre ses pattes, il dit à Singer : « C’est bon, cervelle d’oiseau ! Tu peux lâcher la partie… Mais pars immédiatement. Tu es censé avoir peur de moi. »
Tel un trait de lumière jaune, Singer franchit la porte en volant, et enfila le corridor. Avant d’être hors de portée, il fit demi-tour : « J’ai vraiment peur de toi, toi… espèce de sauvage ! »
Au bout de quelques secondes, l’homme d’équipage aperçut Félix. Plutôt content, il lui dit : « Félix ! Où donc te cachais-tu ? » Il empoigna Félix par le cou, d’une main, et de l’autre se hissa sur un siège. Après s’être ceinturé et avoir déposé Félix sur ses genoux, il poursuivit : « Ainsi tu as attrapé une souris, hein, Félix ? Mais qu’est-ce que tu en as fait ? Une grillade, ou un salmigondis ? » Il cessa ensuite de parler, mais son esprit s’affairait. Il se mit à caresser la nuque de Félix.
Félix n’avait pas la moindre envie de ronronner, mais il savait ce qu’on attendait de lui. Au bout d’un temps, malgré lui, il commença à y prendre plaisir. Cela ne l’empêchait toutefois pas de lire dans les pensées de l’homme.
Une pensée pénétrante, claire – très caractéristique des Petits – le mit brusquement en pleine conscience. Félix ne voyait pas l’autre, mais il savait que le Petit était à moins de dix mètres de lui.
— C’était le maximum de portée efficace de leurs moyens télépathiques –, probablement se trouvait-il à l’intérieur du scaphandre spatial de secours suspendu de l’autre côté de la porte, que Félix avait remarqué en arrivant. La pensée lui communiqua : « Félix, ton remplaçant est à son poste. Whitey te prie de lui rendre compte.
— C’est bon. Retransmets ceci. De Félix à Whitey… »
Un instant, Félix éprouva une sorte de terreur sacrée à l’idée de Whitey, dans le bio-labo 3 – à plus de la moitié de la longueur du grand vaisseau – entouré des Grands et des Petits qui n’étaient pas en mission de relais, tous coopérant à l’Évasion. Il songeait aussi aux autres relais télépathiques qui reliaient le labo 3 à des points tels que le magasin aux grains, le poste central de commande et les machines… Il capta une pensée impatiente du Petit à l’écoute dans le couloir et se concentra aussitôt sur son compte rendu.
« … Cet humain n’a pas de soupçons, émit-il. Le Petit a été si sévèrement brûlé que les marques du labo en ont été effacées, aussi l’homme pense-t-il que c’est un sauvage de la section des grains. Il croit que je l’ai poussé contre des câbles sous tension en jouant avec et que j’ai beaucoup de chance de n’avoir pas subi le même sort – encore cette légende des « neuf vies » qu’on nous attribue ! – mais il se demande pourquoi je n’ai pas mangé cette créature… »
Félix savait qu’un sentiment de répulsion et d’horreur restait dans le sillage de son message tandis que ce dernier parcourait les relais de communication. Félix ne partageait pas le profond chagrin que l’accident avait causé parmi les Petits, plus intelligents et d’une sensibilité aiguë. Il prenait parfois un malin plaisir à les choquer. Sans aucune intention, ils lui faisaient prendre conscience de son infériorité, de l’envie qu’ils suscitaient en lui. Félix n’était pas fier de ces impressions, mais il était impuissant à les dissiper. En lui, le Changement était fort lent.
« … Il ne lui vient pas à l’idée d’inspecter une partie quelconque du matériel, continua Félix. Mais il est impatient de rejoindre le reste de l’équipage qui s’est entassé dans la section d’astronomie pour voir de plus près une nouvelle planète. Il éprouve un certain ressentiment de devoir monter la garde en un pareil moment et il se demande avec sarcasme si le capitaine espère que les indigènes – s’il y en a ! – de la planète que nous survolons vont lui passer un coup de fil.
« Dans son for intérieur, il est en colère parce que l’embarcation d’exploration n’est pas en mesure de se poser sur le sol. Mais ni lui ni quiconque ne soupçonne que nous soyons responsables des dommages subis par les bobinages de poussée planétaire. Quant au fait que les pièces de rechange manquent, ils l’imputent à une erreur d’écritures lors du magasinage ou de l’inspection du matériel, à l’astroport. Ils ignorent que nous les avons cachées. »
L’humain cessa de caresser Félix et le repoussa avec douceur de ses genoux. Félix acheva : « Il a l’intention de chercher à dormir, à présent. Il sait que personne ne viendra ici, et de toute façon, il a le sommeil léger. » Il attendit avec un peu d’anxiété la réponse de Whitey.
« Tu as très bien agi, Félix. »
Bien que teintée des personnalités d’une vingtaine d’entités chargées des relais, la pensée lui parvint toute chaleureuse, fort flatteuse. Puis elle se modifia de manière subtile : « Viens tout de suite au labo, Félix, nous avons un problème de transport.
— D’accord, répliqua Félix. Mais avant de m’en aller… l’humain dort à présent. Si tu envoies quelqu’un pour disposer les câbles coupés de façon qu’on ne s’en aperçoive pas à première vue, rien ne peut plus clocher ici. »
Il intercepta la réponse quand il n’était plus qu’à mi-distance du labo. Il avait foncé. On lui disait :
« Remerciements, Félix. C’est déjà fait. »
Quand il arriva au labo, deux des Grands firent pivoter la grille de l’aérateur pour lui livrer passage. On ne se servait jamais de la porte parce que les humains la maintenaient fermée, si bien que l’ouvrir les aurait rendus soupçonneux. Félix se faufila par l’ouverture. Tout en traversant d’un bond la petite antichambre qui donnait sur le laboratoire proprement dit, il entendit les Grands remettre la grille en place. Plus particulièrement à ce stade, alors qu’ils étaient si proches de la réussite, rien ne devait mettre la puce à l’oreille des hommes d’équipage. Même les Grands, qui ne brillaient pas par l’intelligence, comprenaient cette impérieuse nécessité.
Félix n’avait pas « projeté » son esprit – un excès de télépathie avait tendance à le fatiguer –, aussi n’eut-il pas le moindre avertissement de ce qui l’attendait. Dépourvu de pesanteur, incapable de s’arrêter, il vola avec beaucoup de grâce à travers le labo… en plein dans le piège.
Par cinq fois, il fut heurté et expédié tout tournoyant, son plongeon si justement calculé totalement gâché par des Grands qui flottaient. Il perdit vite le compte du nombre de fois où des Petits le heurtèrent. Tous ceux qui occupaient la pièce – et leurs petits en supplément quand ils en avaient – exécutaient de rapides évolutions, planant de paroi en paroi, jaillissant du plancher au plafond et même d’un coin à l’autre. Cela ressemblait à une tempête de neige où des boules de poils auraient tenu lieu de flocons. Quand il réussit finalement à atteindre un treillage mural, il adressa une pensée à la souris blanche accrochée dans la fourrure d’un Grand à l’autre bout de la salle. La pensée était informulée, incohérente, c’était un point d’interrogation qui couvrait tout.
« Ils s’entraînent à l’évacuation, Félix, lui expliqua Whitey. Et c’est cela, le problème dont je te parlais. Certains d’entre eux – les jeunes, en particulier – ne seront pas en mesure de réussir. » Whitey s’interrompit pour donner des instructions à un Grand qui se mouvait maladroitement au milieu du labo. Il reprit : « Viens ici, Félix. Il nous sera plus commode de converser de plus près. »
Félix reçut encore plusieurs chocs de la part de Grands, en traversant la pièce. Toutefois, sa collision avec un cobaye ne fut pas douloureuse, tout au plus déconcertante, car il ne lui restait plus assez de dignité pour en être blessé. Il venait tout juste de s’installer près du Grand qui portait Whitey quand Singer arriva en volant pour se joindre à eux. Le canari resta suspendu, ailes repliées, à pivoter lentement sous l’effet du souffle du climatiseur, à quinze centimètres du nez de Félix.
Celui-ci se demanda inopinément quel effet cela lui ferait de trancher la tête de l’autre d’un coup de dents.
Tout en émettant des ondes scandalisées et paniquées, Singer battit désespérément des ailes pour se mettre hors de portée.
« Arrête de penser ainsi, Félix ! »
Whitey était vraiment en colère contre lui, de cette colère impuissante, décourageante, qu’inspire un enfant arriéré qui ne cesse pas de se mal conduire. Pris de honte, Félix s’adressa à Singer.
« Pardon ! Je ne le pensais pas réellement. Je ne te ferais de mal pour rien au monde. Reviens. »
Singer voleta vers lui, encore inquiet, en songeant à des brutes épaisses, horribles, et à de grands cannibales poilus. Il n’était pas tout à fait rassuré.
Whitey, dont la colère s’était dissipée aussi vite qu’elle était montée, commença l’exposé du problème.
« Vous savez l’un et l’autre que nous avons l’intention d’évacuer tout le monde, tout comme vous savez de quelle manière nous quitterons la nef – à bord de l’une des fusées d’essais radiocommandées. Mais nous avons commis une grave erreur de calcul. La distance de notre laboratoire aux rampes de lancement est d’un peu plus de cent cinquante mètres, et voilà qu’à présent nous nous apercevons que nous ne disposerons pas d’assez de temps pour embarquer tout le monde à bord de la fusée.
« Comprenez. Il faudra faire plusieurs voyages pour transporter les jeunes, or les Grands sont lents et maladroits. Ils n’ont jamais eu l’occasion de s’exercer comme nous aux longs trajets en apesanteur, et ils y sont encore plus empotés que nous ne l’avions pensé. En outre certains d’entre eux mettent si longtemps pour apprendre… »
Si longtemps pour apprendre, songea tristement Félix. Tout comme moi. Il était sûr qu’ils pensaient tous les trois au Changement, à la manière dont ils en avaient été affectés, ainsi qu’à ses répercussions sur leurs espèces entières.
Nul d’entre eux n’avait une idée claire de la raison qui avait motivé le Changement, mais il existait des hypothèses. La plus communément acceptée était que l’absence prolongée de gravité découlant du fonctionnement de la surpoussée du vaisseau, ou la libération de la gravitation de leurs planètes d’origine, ou la disparition de quelque hypothétique radiation émise par leurs soleils respectifs, que toutes ces causes possibles, soit isolément, soit ensemble, avait déterminé une modification de la structure cellulaire des petits cerveaux relativement simples des animaux embarqués à bord. Il en résultait un accroissement constant de leur quotient d’intelligence.
Cependant le Changement ne se manifestait pas à une vitesse uniforme, il variait de rapidité selon les dimensions du cerveau en cause. Les souris à petit cerveau en étaient les premières touchées. Elles acquéraient promptement un haut degré d’intelligence et parallèlement la faculté de communiquer par télépathie. Outre la possibilité de lire dans leurs pensées réciproques, elles avaient les moyens de sonder l’esprit de l’homme d’équipage qui venait au laboratoire une fois par semaine pour regarnir le distributeur automatique d’aliments qui les nourrissait régulièrement.
Elles avaient appris de lui un tas de choses : son rôle, son passé, ce qu’il pensait des autres membres de l’équipage, et, de première importance, quel était le but de l’Expédition. De plus, comme il formulait ses pensées, elles avaient appris sa langue. Cela étendait leur compréhension de leur environnement, mais cela les avait aussi conduites à énoncer un postulat sérieux, fondé à leur insu sur des données insuffisantes.
Parce que le vaisseau n’avait quitté la Terre que depuis quatre mois et que l’affreux ennui ne s’y était pas encore fait sentir, cet humain particulier était bourré à éclater de pensées enivrantes sur cette première exploration parmi les étoiles, sur la possibilité de coloniser des planètes nouvellement découvertes, et gonflé de sentiments chaleureux et fraternels envers tout et tous en bloc. Et puis il était bon par nature avec les animaux. Il était également le seul humain dont les animaux disposaient pour lire dans son esprit. Aucun autre ne venait jamais dans le rayon de portée télépathique des Petits, soit une dizaine de mètres. Ainsi se justifiait donc leur postulat.
Durant six semaines, la communauté des Petits avait vécu dans le labo, grâce aux servomécanismes qui pourvoyaient à tous leurs besoins, dans une atmosphère de satisfaction, de bonheur et d’excitation joyeuse.
Ils se croyaient les colons du vaisseau.
Et puis un jour on avait introduit Singer dans le laboratoire. Pour les Petits, Singer appartenait à une espèce totalement inconnue. Il était d’un jaune éclatant, il avait des ailes qui lui permettaient de se mouvoir sans difficulté malgré les conditions d’apesanteur qui régnaient à bord de la nef, et il émettait des vibrations audibles des plus agréables à écouter. Bien qu’il ne fût pas aussi intelligent que les Petits, le Changement l’avait doté du sens télépathique. Il disposait de beaucoup plus de renseignements à fournir sur le navire et son équipage, des renseignements qui laissèrent les Petits en état de choc et d’horreur. Il était en mesure de leur expliquer leur position véritable à bord, ainsi que le sort qui attendait les animaux de laboratoire lorsque le temps viendrait de conduire des tests sur l’atmosphère, la vie végétale et les bactéries de quelque nouvelle planète. Singer leur parla également d’un monstre noir et féroce que les humains appelaient Félix, et qui rôdait dans toute la nef. Il leur confia que les humains ne l’avaient introduit dans le labo que pour empêcher ce fauve de le dévorer.
La vie était devenue d’un seul coup une sombre affaire. Ils tenteraient de s’évader, naturellement, mais les Petits étaient suffisamment informés du fonctionnement du navire pour comprendre combien faibles étaient leurs chances de réussite. Ils ne pourraient même pas quitter le laboratoire à cause de cette créature dénommée Félix. S’ils avaient pu sortir, ils auraient peut-être trouvé le moyen de se créer une chance d’évasion, par le sabotage ou toute autre méthode. Mais ils n’avaient plus d’autre ressource que d’attendre dans l’espoir que les Grands qui vivaient également dans le laboratoire seraient en mesure de neutraliser Félix quand ils seraient un peu plus développés mentalement.
Cependant les Grands avaient été lents à évoluer, Félix le savait, et leur « grandeur » n’était que relative. Heureusement qu’ils ne s’étaient pas trouvés dans l’obligation de tenter une attaque contre lui. Une bagarre entre un cobaye – ou même plusieurs cobayes – et un chat adulte n’aurait pas même été un simulacre de combat.
Un jour que Félix furetait aux alentours du laboratoire dans l’espoir de se procurer quelque nourriture nouvelle, il se rendit soudain compte que les animaux enfermés à l’intérieur lui parlaient. La raison de cette étrange aptitude qu’il s’était déjà découverte à comprendre les humains – même quand ils ne s’exprimaient pas à haute voix – y trouva son explication et bientôt il eut en tête d’autres préoccupations que de désirer croquer des Petits. D’un seul coup, il était devenu personnage important, personne de valeur. Selon ce que lui exposèrent les Petits, la connaissance plus profonde qu’avait Félix du vaisseau et de son équipage, jointe à l’aide qu’il leur apporterait en les guidant vers certains points clefs, rendrait l’évasion non seulement possible, mais hautement probable…
« Fais donc attention, Félix ! » émit brusquement Whitey. Félix s’arracha en hâte à sa rêverie, en songeant que s’il avait été humain, son visage se serait empourpré.
« Je disais que les Grands sont lents à apprendre, reprit Whitey, et lourdauds. C’est en partie parce que nous ne les avons guère laissés sortir du labo ; ils étaient trop faciles à repérer. Mais à présent, telle est notre difficulté : les faire mouvoir rapidement.
« Pour le moment, je ne vois pas de solution. Cependant, puisque vous êtes tous les deux des « familiers » et avez toute liberté de parcourir la nef, vous auriez peut-être des suggestions à avancer ? » Whitey s’interrompit et les images atroces et informulées qu’ils connaissaient tous si bien surgirent du fond de sa pensée. L’expérimentation, la vivisection, le massacre. Tout assombri, il poursuivit : « Je ne veux laisser personne derrière pour subir cela… »
Il se tut car deux comptes rendus arrivaient presque simultanément des deux extrémités du grand vaisseau.
« Relais des machines secondaires. Ordre a été donné il y a trois minutes de décélérer d’un quart de G.
— Relais du poste de commande. Le capitaine a ordonné une décélération d’un quart de G. »
C’était comme un duo. Les liaisons télépathiques entre le labo et les points clefs du navire étaient rapides, efficaces et précises. Mais elles étaient tout de même un rien plus lentes que le système de transmissions intérieures du vaisseau. Certains des animaux eurent le temps de réagir avant que se fasse sentir l’effet de la décélération et restèrent accrochés. Les autres allèrent choir en un tas mouvant de gris et de brun contre la cloison avant.
Félix atterrit comme toujours, accroupi sur ses pattes. Malheureusement, il se posa aussi sur un groupe de huit très jeunes Petits. L’explosion de frayeur et de colère à l’état brut qui jaillit de leurs esprits encore insuffisamment développés faillit lui ratatiner la cervelle avant qu’il eût pu se laisser rouler de côté. Ensuite il lui fallut parer les traits décochés par la mère indignée bien que les Petits d’âge adulte fussent en mesure de comprendre qu’il n’y avait pas de faute de la part de Félix. Ce dernier se rendit compte qu’il existait des sentiments qui n’avaient aucun point commun avec la raison, parmi lesquels l’amour maternel.
Félix se trouva brusquement impressionné par sa propre personne. C’était lui, le costaud, dans tout cela… Il n’avait encore jamais eu de pensées de cet ordre. Toutefois cette impression le déserta tout aussitôt.
Tant que dura la décélération, Félix écouta les incohérences véhémentes de la Petite tout en s’efforçant d’empêcher l’amusement qu’il en retirait de monter à la surface de son esprit. Il n’avait pas blessé les jeunots, bien sûrs, il leur avait seulement fait peur. Ils étaient étonnamment résistants pour leur âge et ils étaient si légers qu’ils pouvaient encaisser des chocs qui auraient probablement tué Félix. Il se mit à réfléchir à leurs capacités ainsi qu’au problème de l’évacuation. Supposons…
La Petite capta son idée à demi-formée et irradia une pensée négative horrifiée. Félix s’efforça de la rassurer, mais à cet instant précis, l’apesanteur régna de nouveau et il s’élança dans la direction de Whitey.
Pendant que Félix était encore en l’air, Whitey émit : « J’ai saisi une part de ta pensée, moi aussi, Félix. Voudrais-tu me développer un peu cette idée de transport des jeunes jusqu’à la fusée ? »
Félix reprit mentalement haleine, pour se concentrer. Il avait une conscience aiguë du fait que sa pensée, par comparaison avec celle des Petits, était lente et parfois presque incohérente. Il fit toutefois de son mieux.
« Voici. Je propose que nous transportions les jeunes jusqu’aux rampes de lancement avant que partent les adultes, plutôt que de déplacer tout le monde en même temps. Comme cela les Grands n’auraient qu’un seul trajet à parcourir et si inexpérimentés qu’ils soient, ils auraient largement le temps de couvrir le parcours. Avec Singer pour m’aider comme éclaireur, je suis capable d’en emmener six ou huit à la fois jusqu’à la fusée d’essais. Et même si un homme d’équipage m’apercevait… »
Whitey le coupa : « Comment envisages-tu de les déplacer, Félix ? » Tous les cerveaux de l’endroit lui accordaient à présent leur attention.
« En feignant de jouer avec eux », répondit Félix. Il devint hésitant, en tâchant de s’expliquer. « Autrefois, avant que je sois informé du Changement, l’équipage me donnait parfois des objets pour me faire jouer avec. C’était bien gai… » Il s’arrêta aussitôt, confus et honteux de cette confession. Puis il reprit en hâte : « Naturellement, c’était avant que j’aie fait votre connaissance à tous.
« Cependant, je tiens surtout à vous rappeler que je sais où se trouvent certains de ces jouets. Ils sont malléables, sphériques, et il est facile d’en ouvrir l’enveloppe. Les jeunots pourraient se cacher dedans pendant que je pousserais ces objets devant moi.
« Les humains n’auront jamais un soupçon en voyant un chat jouer avec une vieille balle de chiffon. »
Il avait à peine achevé de formuler sa pensée que les objections arrivaient en masse, rapidement. Félix trouva cela un peu effrayant ; jamais encore il n’avait subi les émissions simultanées d’autant de cerveaux d’un seul coup. Néanmoins, au bout de quelques minutes, il n’en fut plus impressionné. C’était une sensation étrange. Il se sentait encore plus humble devant leur intelligence tellement plus claire et ample, mais plus autant qu’auparavant. Maintenant, il les respectait – il les aimait presque – en égaux. C’était sans doute la nature de leurs pensées présentes qui causait cette modification du point de vue de Félix. Il était capable de comprendre leurs sentiments, mais ces pensées-là le blessaient.
Impatienté, il trancha le flot incessant de protestations. Ils s’étaient mis à répéter les mêmes arguments.
« Whitey ! Dis-leur donc que je ne vais pas les dévorer, ces créatures… »
Ils refusaient de le croire.
Oh ! certes, les Petits le croyaient sincère dans ses affirmations, Félix le comprenait, mais ils ne faisaient pas confiance à ses… instincts. Les Grands, moins intelligents, le considéraient encore comme un Carnivore à demi domestiqué et n’auraient pas admis qu’il emporte un de leurs petits hors de leur vue. Il savait toutefois que s’il parvenait à convaincre les Petits de la valeur de son plan, ils persuaderaient à leur tour les Grands.
Whitey n’avait pas encore pris parti dans la discussion, ce qui laissait toute l’initiative à Félix. Ce dernier réclama fermement l’attention et éprouva une surprise agréable en l’obtenant instantanément. Il entama un discours plein de conviction.
« Voici la situation telle que je la vois pour le moment, émit-il. Le vaisseau est en train d’adopter une orbite de huit heures autour de la première planète apparemment habitable qu’il ait découverte. Cette planète, qui n’a pas encore de nom, l’équipage l’appelle Epsilon Aurigae VII, et tous les hommes sont enthousiastes parce qu’ils l’ont trouvée au bout des sept premiers mois de leur voyage d’exploration prévu pour trois ans.
« Grâce à nos relais télépathiques qui aboutissent aux centres de commande de la nef, nous savons que cette manœuvre de mise en orbite sera terminée dans un peu moins de trois heures, après quoi la majeure partie de l’équipage sera occupée à relever la carte de la surface planétaire, à en étudier la météorologie, ou tout simplement à la contempler dans les télescopes. À peu près une heure après la mise en orbite, une des grandes fusées d’essais sera envoyée en télécommande sur la surface dans le but de prélever des échantillons d’atmosphère, de sol et de liquide en des points de la planète aussi éloignés que possible les uns des autres. Cette fusée sera guidée automatiquement et si tout marche comme prévu, nous serons dedans. »
Félix resta un moment silencieux. Il songeait au Petit qui avait si récemment trouvé la mort dans la Salle des Transmissions.
Il poursuivit au bout d’un instant : « Nous avons pu arranger les circuits d’alarme, ici, sur le vaisseau, de façon à ce que la fusée qui nous renfermera se comporte normalement en apparence, bien que nous devions en fait la mettre hors de service au premier point d’atterrissage convenable, afin d’en débarquer. Mais nous ne disposons que d’une heure – moins d’une heure – pour compenser nos erreurs possibles, soit le temps durant lequel l’équipage sera trop affairé pour remarquer nos déplacements. Et c’est pendant cette courte période que nous devrons installer à bord de la fusée tous les animaux. Cela signifie que tous ceux qui sont ici, tous les Petits du magasin aux grains et tous ceux qui font office de relais dans le navire devront avoir atteint la rampe de lancement et avoir pris place à bord avant l’expiration de ce court délai. Et la plupart d’entre eux devront effectuer plusieurs allers et retours pour transporter leur progéniture, ou… (Félix regarda les Grands, maladroits et peu entraînés) ceux qui n’ont pas eu l’occasion de s’exercer au déplacement en apesanteur. Whitey affirme que c’est impossible. »
Félix songeait que tous les Petits savaient déjà tout cela et que les Grands devaient en avoir une idée, eux aussi. Mais chacun avait pris l’habitude d’expliquer plusieurs fois les mêmes choses aux Grands… qui n’étaient pas encore très brillants par l’intelligence. Puis Félix se contrôla vivement. Cette dernière pensée était un manque de tact. Il espérait que les Grands avaient été trop préoccupés de leurs propres soucis pour remarquer son impolitesse involontaire.
« Eh bien, mon idée, c’est d’évacuer d’abord les jeunes des deux espèces, avant que soit terminée la manœuvre de placement en orbite. De cette manière, même les plus maladroits… (Félix aurait bien voulu employer un mot plus charitable, mais il lui était impossible de mentir en télépathie) parmi les Grands seront en mesure de gagner la rampe durant l’heure qu’il leur restera avant le départ de la fusée de prélèvement. En outre, chacun n’ayant qu’un seul trajet à effectuer, le risque de découverte par un homme d’équipage sera pratiquement éliminé. Je pense pouvoir m’en charger, mais j’aurai besoin de beaucoup d’aide. »
Félix s’efforçait de les persuader qu’il serait sous leur surveillance constante et que même s’il le souhaitait, il ne pourrait pas leur jouer de vilain tour. C’était la seule façon de les amener à accepter le plan qu’il proposait.
« Il y aura des Petits aux deux bouts du parcours pour charger et décharger les jeunots et il me faudra Singer pour opérer une diversion si quelque homme se promenait par là et avait envie de jouer avec moi. Et il faudra aussi m’aider en d’autres domaines… »
Il se demanda pourquoi il se donnait tout ce mal pour eux. Il n’y avait pas longtemps, il ne s’en fût pas soucié. Que lui arrivait-il donc ?
Il acheva son discours en toute simplicité : « Je n’entrevois aucune autre manière d’aboutir dans le temps voulu. »
Plus tard, tout en poussant devant lui une balle irrégulière, aux couleurs éclatantes, dans laquelle se débattaient huit bébés cobayes, Félix réfléchissait qu’ils avaient été à deux doigts de l’échec. Une fois que Whitey eut donné son accord au plan, Félix s’était dit que tout était réglé et entendu… après tout, Whitey était leur chef. Mais il en était allé autrement. La guerre civile s’était presque déclarée avant que tous aboutissent enfin à un commun accord et les querelles leur avaient fait gaspiller plus d’une demi-heure. Il paraissait qu’ils n’avaient en définitive pas confiance en Félix.
Au croisement qui menait à la rampe, Félix laissa sa balle heurter le treillage mural, puis s’aplatit dessus pour empêcher les mailles élastiques de la renvoyer. Immédiatement, ses passagers se mirent à hurler qu’on les assassinait et à réclamer leur mère. Encore heureux, se dit Félix, que ce soit sur la fréquence de télépathie ; si ç’avait été sonique, les hommes seraient accourus aussitôt de tous les coins du vaisseau. Il rassura en hâte le Petit en mission de relais dans le couloir, qui irradiait l’angoisse comme un tube fluorescent. À l’autre bout du corridor, il vit Singer qui voletait en boucles paresseuses. C’était le signal indiquant que tout allait bien. Félix prit fermement sa charge entre ses pattes de devant et sa poitrine et se propulsa d’une détente des pattes de derrière.
Il ne pouvait guère leur faire reproche de manquer de confiance en lui. C’était dû en grande partie à la lenteur du Changement dans sa personne, mais aussi aux hommes d’équipage qui l’avaient introduit à bord en tant que mascotte du vaisseau. C’étaient les non-spécialistes du navire. Ils accomplissaient presque toutes les corvées et, pour employer un euphémisme, ils étaient pour le moins mal dégrossis. C’était dans leurs esprits que Félix avait puisé à peu près tout ce qu’il savait jusqu’au moment où il avait fait la connaissance des Petits. Il en découlait qu’il avait tendance à penser et à agir à l’instar de ses maîtres de naguère. Le langage auquel il recourait pour exprimer ses pensées ainsi que son air habituel de dur cynisme rendait difficile aux autres de lui accorder leur confiance entière. C’était très ardu de les convaincre qu’il avait complètement modifié son point de vue.
Cependant, bien qu’il ne fût pas des plus aimables, les Petits avaient de la chance de l’avoir de leur côté. Félix reconnaissait qu’ils étaient intelligents, les êtres les plus intelligents et les plus civilisés de tous à bord, l’équipage y compris. Si seulement ils avaient eu des mains et une façon plus pratique de résoudre leurs problèmes, ils auraient pu se charger de la marche du vaisseau depuis déjà des mois et se débarrasser des humains. Mais ils n’étaient ni assez durs ni assez terre à terre. S’ils avaient des moments libres, ils consacraient leurs lumineuses intelligences à des débats philosophiques. Félix estimait avec une certaine pitié qu’ils étaient terriblement peu réalistes… il les qualifiait même de mous. Comme Singer, sous bien des aspects.
Par exemple, lorsque Whitey avait commencé à préparer l’Évasion, il avait déclaré à Félix – avec le plus grand sérieux – que personne ne devait subir de dommages, pas même les membres de l’équipage.
Félix avait trouvé cela très drôle.
Juste avant d’entrer en contact avec la cloison au bout du couloir, une bouffée soudaine d’accélération l’expédia tout patinant contre la paroi. Accroché aux mailles du treillage, il suivit des yeux sa balle qui roula sur plusieurs mètres avant d’aller se bloquer sans douceur dans un angle. Le message mental des passagers faillit couvrir celui d’un relais du voisinage qui signalait : « Le capitaine a ordonné une accélération d’un demi-G pendant trois secondes. »
Et c’est maintenant qu’ils me l’annoncent ! songea Félix, écœuré.
Singer, qui battait des ailes à petits coups pour compenser la demi-gravité supplémentaire, planait à quelques mètres du chat. Il s’inquiéta : « Combien en reste-t-il, Félix ? Nous n’avons plus beaucoup de temps…
— Une douzaine des Petits et cinq des autres », répliqua le chat. Les machines stoppèrent et il recommença à rouler sa balle pour l’introduire dans le sas atmosphérique du logement de la fusée d’exploration. « Ne t’en fais pas. On devrait avoir fini en deux voyages. »
Mais Singer était du genre pessimiste. Si par hasard Félix était surpris au mauvais bout du couloir pendant une poussée d’accélération ? Une chute de trente mètres ou plus, même en ne pesant que le quart de son poids normal, ce ne serait sûrement pas très bon pour les bébés…
Et ce ne serait pas plus amusant pour lui-même, songea sombrement Félix. Cela pourrait même lui être fatal. Il intima assez sèchement à Singer de se taire. Félix n’aimait pas qu’on lui rappelle tout ce qu’il risquait de subir dans le genre déplaisant.
La fusée reposait sur son berceau. C’était une torpille grise au nez aplati avec ses panneaux d’accès ouverts ; ses antennes raides la faisaient ressembler à un scarabée de six mètres de long. L’aérodynamisme ne s’imposait nullement. L’engin n’était pas conçu pour pulvériser des records de vitesse mais bien pour croiser dans l’atmosphère de la planète à étudier, à une vélocité qui n’endommagerait pas ses délicats instruments de sondage ni les échantillons encore plus précieux qu’elle recueillerait de temps à autre. C’était ce facteur de vitesse peu élevée qui ouvrait une possibilité d’évasion. Tout engin ordinaire, même une fusée porte-message, avec son accélération de soixante G, aurait réduit en bouillie tous les passagers cinq secondes après le départ. Il réfléchissait que, du début à la fin, tout restait une question de chance. Les animaux, en dehors de cas rares comme le mort de la salle des transmissions, paraissaient connaître un sort le plus souvent favorable.
Cela ne plaisait guère à Félix. Il se méfiait d’une trop forte dose de veine.
Il imprima à son fardeau une légère impulsion en direction de la fusée. Elle paraissait déserte, sans danger, mais Félix savait qu’à l’intérieur elle bourdonnait d’activité. La plupart des Petits de la section très proche de magasinage des graines – les sœurs « sauvages » des souris de laboratoire – qui avaient pour mission d’approvisionner l’engin, étaient déjà à leurs postes. Les autres se dissimulaient aux abords des panneaux d’accès pour prendre soin des passagers de Félix.
« En voici encore une nichée », pensa Félix à l’adresse de la coque apparemment vide. Il ajouta d’un ton détaché : « Fragile ! Manipuler avec précaution !
— Parfait. Nous les voyons », lui répondit-on.
Ces Petits particuliers étaient totalement dépourvus de sens de l’humour chaque fois que Félix était en cause. Ils avaient d’ailleurs de bonnes raisons. Avant que le Changement les ait amenés à une intelligence qui leur permettait de ne pas se laisser attraper et que ce même Changement ait fait de Félix un végétarien de mauvais gré – du moins quand il s’agissait de viande vivante – il les avait souvent pourchassés. Pendant la première partie du voyage, il s’était livré à un carnage effarant dans le magasin aux grains. Ils ne l’avaient jamais oublié et ne le lui pardonnaient pas. Il arrivait à Félix de se dire que vivre avec les Petits sur quelque planète ne serait pas folichon avec leur rancune tenace envers lui – il devenait curieusement sensitif à l’égard de son passé – mais quand il songeait à ce qu’étaient parfois les esprits des humains…
Irrité contre lui-même pour une raison qu’il ignorait, Félix se propulsa d’un coup de pied pour franchir le premier tronçon de son trajet de retour au laboratoire. Il se répétait qu’il se fichait bien de ce que les Petits pouvaient penser de lui. Il s’en moquait éperdument. Mais il avait conscience de formuler un horrible mensonge.
Transporter les derniers bébés jusqu’à la fusée était une besogne fatigante mais simple. Un seul point du parcours présentait du danger : le croisement des couloirs, visible pour quiconque se tenait sur le seuil du poste de commande. Mais il n’y avait pas eu là assez d’allées et venues pour qu’un humain eût marqué un temps d’arrêt à l’entrée et les eût remarqués. La chance restait avec eux.
Félix attendait près de Whitey ; une pesanteur à peine sensible les maintenait contre la paroi. Tout autour d’eux, des animaux étaient également dans l’expectative ; ils ne communiquaient pas entre eux, mais ils ruminaient leurs réflexions personnelles. Il jeta sur le laboratoire un coup d’œil circulaire qu’il espérait bien être le dernier. Il observa qu’on avait rempli une de ses balles de chiffon à l’aide de nourriture prise au robot distributeur… Bien que le soin des approvisionnements eût été confié à ceux du magasin aux grains, il y avait quelqu’un qui ne laissait rien au hasard. Toutes les cages étaient ouvertes et les deux grilles d’aération au-dessus de la porte avaient été rabattues contre la cloison. Sous ses yeux, la porte s’ouvrit soudain vers l’extérieur et resta ouverte par l’effet de son propre poids. Le Petit qui s’était acharné contre le loquet en sauta et retomba lentement de l’autre côté de la pièce. Ils étaient presque prêts pour le départ.
Si un humain venait jeter un coup d’œil dans le labo en ce moment, se dit Félix, ce serait vraiment la catastrophe.
La pesanteur disparut de nouveau quand cessa la faible décélération. Quelques secondes après, un Petit, perdu dans la foule impatiente et inquiète, annonça : « Relais du poste de commande. Le capitaine a ordonné de couper les moteurs. Manœuvre de mise en orbite terminée. »
À l’intention de tous ceux qui étaient dans la pièce, Whitey émit : « Vous connaissez l’ordre de marche. Rien ne peut aller de travers si nous faisons attention et si nous ne nous affolons pas. Les relais nous avertiront si un homme d’équipage paraît devoir s’approcher un peu trop près de notre route d’évasion, plusieurs minutes avant son arrivée. » Il était évident que c’était aux Grands que pensait Whitey en ajoutant : « Il y a des quantités d’endroits où se cacher le long du trajet si un humain survenait – dans les scaphandres spatiaux de sauvetage, par exemple – il n’y a donc pas de danger réel si vous n’êtes pas pris de panique. Rendez-vous à la fusée le plus vite possible. Et rappelez-vous que vous êtes livrés à vous-mêmes.
« La route est libre pour le moment. Partez ! » Il se tourna : « Toi d’abord, Félix. » Félix bondit avec précision hors de la porte du laboratoire, s’accrocha au treillage mural et fit un second saut. Un troupeau confus d’animaux aux couleurs ternes fonça à sa suite pour aller s’écraser contre la paroi d’en face. Félix capta la pensée nette et sèche de Whitey couvrant la confusion générale pour tenter de mettre de l’ordre dans la situation et de faire repartir le troupeau. Un boulot que Félix ne lui enviait nullement.
Le chat alla occuper le poste qui lui avait été affecté – au carrefour, en vue du poste de commande – et attendit. Il y avait des hommes dans la salle – il entendait des voix étouffées – mais la distance était trop grande pour qu’il pût saisir leur pensée. D’ailleurs elles ne devaient guère être intéressantes, sinon le relais dissimulé à leur portée les aurait retransmises. Avec toute une planète à étudier, l’équipage était bien trop occupé pour songer aux animaux du laboratoire… pour le moment.
Onze Petits arrivèrent en volant par le couloir. Ils atterrirent contre le treillage presque en bloc puis s’élancèrent pour la partie suivante du trajet, toujours en formation serrée. C’était beau à voir, se dit Félix. Il est vrai que les Petits avaient eu maintes occasions de s’exercer à manœuvrer en apesanteur. De plus, ils prenaient un vif plaisir à exécuter les acrobaties les plus compliquées au son de la musique mentale. En cet instant, leurs pensées personnelles étaient beaucoup plus sérieuses, mais quand le chat leur demanda comment se comportaient les Grands, l’un d’eux se libéra l’esprit, juste le temps de lui adresser une impression de dérision.
Félix jeta un coup d’œil vers le fond du couloir et comprit ce que l’autre voulait dire.
Une masse de Grands, trépignant et se battant follement, venait d’atteindre l’extrémité du passage. Quelques Petits s’efforçaient de rétablir l’ordre dans la mêlée qui s’ensuivait, mais sans grand succès. Félix, effaré, eut l’image d’un nuage de feuilles d’automne qu’un vent tournant eût lentement poussées. Les Grands se mouvaient rapidement, mais ils étaient dénués de tout sens de la direction… ils ne cessaient de rebondir entre les cloisons, très vite et avec une violence qui faisait frémir le chat. Pour un pas en avant, ils en faisaient une dizaine de côté, et même à cette distance, Félix percevait leurs pensées remplies de panique. Certains d’entre eux perdaient visiblement la tête. Soudain inquiet, le chat émit à l’adresse du relais le plus proche de lui : « Dis-leur de cesser tout ce bruit, sinon les humains vont les entendre ! »
Naturellement, ce n’était pas encore un danger. Félix avait l’oreille bien plus sensible que n’importe quel humain, mais il préférait ne pas courir de risques inutiles.
Un des Grands, davantage par chance que par jugement, arriva en vol rapide par le milieu du couloir pour se heurter à la paroi face à Félix. Ravi, ce dernier se mit à émettre à contrecœur son approbation, puis il recueillit l’idée de l’autre. « Non ! l’avertit-il, au désespoir. Pas par là… »
Il était trop tard. Le Grand, désorienté et effrayé par son voyage, avait quitté le mur et fonçait dans le corridor conduisant au poste de commande ! Félix procéda à de rapides calculs de direction et de vélocité, en souhaitant avec ferveur de ne pas se tromper, puis il fila à la suite de l’autre.
Malgré la puissance supérieure de ses muscles qui lui imprimèrent une poussée plus forte, ils étaient tous les deux à mi-chemin du poste de commande avant que Félix eût rattrapé le Grand… Il craignit même de le dépasser. Toutefois, grâce à une succession de convulsions à se briser le dos, le chat se rapprocha assez de l’autre pour saisir entre ses dents une patte velue. Il s’accrocha avec l’énergie du désespoir tandis que leurs masses et leurs vélocités différentes les faisaient tournoyer furieusement autour de leur centre commun de gravité. Ils s’écrasèrent contre la cloison à quelques mètres à peine du poste. Sans tenir compte des mouvements frénétiques du Grand qui se figurait qu’il allait avoir la patte tranchée, Félix réussit à transférer sa prise sur la nuque de sa proie et bondit en sens inverse. Il s’ancra fermement au croisement.
« Par là, idiot ! » lança-t-il en colère, puis, d’une vive détente des muscles de son cou, il expédia le Grand dans le corridor menant aux rampes de lancement.
Tout d’un coup, il eut des remords. Ce n’était pas le moment d’agir avec douceur, évidemment, mais il avait presque pris du plaisir à molester ce Grand. L’autre était perdu, affolé, n’étant encore jamais sorti du labo. Félix n’aurait pas dû… Il ne savait pas au juste ce qu’il n’aurait pas dû faire.
« Cette pensée te fait honneur, Félix. »
Whitey avait quitté le maelström brunâtre qui bouillonnait au point d’intersection et s’était cramponné au treillage, près de Félix. Il avait passé un moment au plus fort de la mêlée, pour tenter de régulariser le mouvement des Grands – dans le bon sens si possible – et il en portait les traces évidentes. Il avait été en collision avec des murs inertes et des animaux trop agités un nombre de fois qu’il ne se rappelait plus, et ses nerfs avaient également commencé à souffrir. Félix lut tout cela dans son esprit pendant un bref instant, avant que Whitey ne poursuive :
« Tu as pensé vite et juste, tout à l’heure, Félix, le félicita-t-il. Tu as très bien agi… tu peux en être fier. Et quand nous serons sur la planète, tu en feras encore plus… »
Soudain mal à l’aise et vaguement effrayé devant le sens imprécis sous-jacent à la pensée de son interlocuteur, Félix se hâta de le couper.
« Ce sont les derniers ? » Il désignait quelques traînards qui se tortillaient à la suite du gros de la troupe dans le couloir aboutissant à la fusée.
« Oui, c’est tout pour les Grands, répondit Whitey. Mais on a dit aux autres d’attendre un peu. Il y a déjà bien assez de désordre et de monde comme cela et, de plus, étant des Petits, ils sont en mesure de se déplacer plus vite et de se cacher plus facilement en cas de découverte. Ils resteront au labo jusqu’à ce que tous les Grands soient embarqués. »
Cependant Whitey ne se laissait pas dérouter par la question. Il se remit à débiter des éloges à Félix et émit : « Pas besoin de te sentir mal à l’aise, ni effrayé… Pourtant, dis-moi ce que tu penses des Grands. Et, à ton avis, qu’est-ce qui les incite à penser et agir comme ils le font ? »
Félix songea que c’était bien le moment d’entamer un débat philosophique ! Toutefois, Whitey, plein de tact, feignit de n’avoir pas saisi cette constatation ironique et entreprit d’expliquer ses sentiments en ce qui concernait les Grands, qui avaient quelque chose d’aimable, malgré leur lenteur et leur incroyable manque de sens pratique. Cela ne dura pas très longtemps car il n’y avait encore pas beaucoup réfléchi.
« Tu aurais dû les étudier, Félix. Tu es dans l’erreur dans tout ce que tu penses d’eux… » Whitey s’interrompit quand un des traînards vint heurter la cloison près de lui. Il rassura le Grand apeuré, lui conseilla de prendre son temps et l’expédia dans le bon chemin. Puis il revint à Félix.
« Il est évident qu’ils ne sont pas stupides, Félix. Seulement leur évolution progresse moins vite, exposa-t-il. Le Changement est chez eux un processus lent. Pour nous autres, Petits, il en a été autrement. Nous nous sommes modifiés et avons atteint notre sommet très rapidement… en quelques mois, pour tout dire. Mais à présent, nous avons découvert que les Grands ont un potentiel d’intelligence beaucoup plus élevé que le nôtre… ils continuent à se transformer. Dans quelques mois, Félix, ils seront nos égaux intellectuellement, puis ils nous dépasseront. » Aucune tonalité de rancœur dans cette affirmation – Whitey était trop civilisé et évolué pour cela –, rien qu’une brûlante impatience. « Pense à ce que cela signifie, Félix ! Les dimensions de leur cerveau par comparaison avec le nôtre…
— Non ! » Le chat était effaré, effrayé. Il ne tenait pas à envisager cette situation.
« Mais si ! » le contredit l’autre. Il ajouta d’un ton solennel : « On ne saurait échapper à l’évidence. Je suis désormais convaincu que – sauf accident – tu finiras par nous dominer tous, toi-même ! Tu seras le chef.
» Si seulement tu n’étais pas seul de ton espèce… » acheva Whitey avec tristesse.
Félix eut l’impression que sa cervelle s’était mise à bouillonner et qu’elle allait lui sortir par les oreilles. Sa peur et son incrédulité firent peu à peu place à la croyance et à une peur encore plus forte… celle de la responsabilité. Mais avant qu’il ait pu formuler une réponse cohérente, une nouvelle interruption chassa tout le reste de son esprit.
« Salle d’observation à Whitey », signala le relais placé dans le corridor. « Un humain vient de sortir d’ici. Il a l’intention d’aller en direction des rampes de lancement. Sans but précis… il croit qu’il gêne le travail des spécialistes. » Le Petit se tut, attendant des instructions.
Trois terribles secondes s’écoulèrent et il était toujours en attente.
Félix n’avait encore jamais vu Whitey se conduire ainsi. Son esprit n’était plus qu’un cocon serré de frayeur, de panique. C’était une éventualité imprévue, peut-être tragique… une fichue déveine, mais, songea Félix pris d’une pitié subite, Whitey se comportait presque comme un cobaye !
Il se rappela brusquement un détail. Il prit l’initiative. « Singer ! Où est passé Singer ?
— Ici, Félix. » Le canari était proche, à quelques mètres à peine derrière l’angle du couloir.
« Tu as entendu cela. » C’était une déclaration et une question. « Il faut que tu interceptes cet humain et que tu l’arrêtes. Agis comme ce matin aux Transmissions… mais rejoins-le en vitesse ! Suis la ligne des relais jusqu’à la salle d’observation, on te tiendra au courant de son avance.
« Attention, Singer ! C’est la mission la plus importante qu’on t’ait jamais confiée. Tout en dépend. Il faut que tu empêches cet homme de venir jusqu’ici. Les Grands ne sont pas encore tous à bord de la fusée et la moitié des Petits sont éparpillés par tout le vaisseau en mission de relais. » Il termina avec gravité : « Arrête-le, Singer, même si tu dois pour cela lui crever les yeux à coups de bec !
— Félix ! » Singer était une fois de plus choqué, mais il n’en obéit pas moins. Le chat s’adressa à Whitey :
« Rappelle les relais. Singer n’arrivera peut-être pas à bloquer l’humain, mais s’il le retarde suffisamment pour que tout le monde soit dans le compartiment de lancement… »
Whitey ordonna au relais le plus voisin : « Communique ceci. À tous les Petits en poste de relais ainsi qu’à ceux qui attendent au laboratoire. Rendez-vous le plus vite possible aux rampes… Départ immédiat ! Ceci annule toutes instructions antérieures. » Il se tut, puis continua à l’intention du seul Félix : « Tu parlais sérieusement ? Quand tu as dit d’aveugler l’homme ? » Sa pensée était chargée d’horreur et de profond chagrin. « Je ne peux le permettre, Félix, quoi qu’il advienne.
— Tu ne peux le permettre ! » s’exaspéra Félix. En colère et en même temps pris de pitié, il poursuivit : « Écoute. Tu m’affirmes qu’un jour ou l’autre je serai le patron. Eh bien, je prends mes fonctions dès maintenant… à titre provisoire. Vous autres n’êtes pas armés pour vous frayer passage de force hors de cette impasse, ni pour lutter en aucune manière. J’ignore comment vous survivrez sur la planète si une de ses propres formes de vie décide de résister… le cerveau n’est pas tout, tu sais. Tu es bien trop civilisé pour ton propre bien. Tu ne ferais pas de mal à une mouche, même si cela devait te coûter la vie. » Félix s’emportait de plus en plus au fil de son discours. « Pour moi, c’est différent. Il vous faut quelqu’un dans mon genre pour vous protéger, quelqu’un qui connaisse assez les humains pour les combattre. Je te le demande, laisserais-tu tes amis tomber aux mains des hommes qui les supprimeraient de bien des façons cruelles rien que pour éviter d’endommager un tant soit peu un être humain ?
« Moi, je tuerais l’humain avant que cela se produise ! » Puis il ajouta durement : « Un chat intelligent en qui on a confiance a les moyens d’y réussir.
— Félix, tu ne ferais pas cela… tu ne peux pas ôter la vie… même à un homme… comme cela ! » La pensée de l’autre n’était plus qu’horreur, répugnance, imploration. « Ne pense pas des choses pareilles, Félix, je t’en prie. Même simplement le blesser… »
Par un, par deux, les Petits passaient devant eux, se plaquaient à la cloison et bondissaient ensuite vers le compartiment des fusées. C’étaient les relais venus de tous les points du navire pour chercher à s’enfuir vers la sécurité. Aucun d’entre eux ne prêtait attention à la discussion ; ils étaient trop perdus dans leurs pensées individuelles.
« … tu serais incapable de continuer à vivre avec un pareil fardeau sur la conscience, insistait Whitey. Tu le crois, oui, en ce moment. Mais plus tard, quand tu deviendras plus intelligent, plus sensible…
Tu n’es encore qu’un enfant, Félix, un jeune sauvage, même si… »
Un des Petits intervint de façon pressante. « Whitey, Singer est en difficulté. Je n’ai pas saisi les détails, le réseau de relais se désagrège trop vite, mais il semblerait que l’humain ait eu peur et lui ait envoyé une tape, lui brisant une aile. Maintenant, l’humain l’emporte à l’infirmerie pour le soigner. »
Le Petit reprit sa route en hâte.
Félix laissa échapper librement un chapelet de jurons à faire envie à ses anciens maîtres. Puis…
« À tous les Petits qui peuvent m’entendre, émit-il le plus fort qu’il put. Si vous êtes en position de gagner la fusée dans moins d’une minute, allez-y vite ! Sinon, cachez-vous ! »
La porte de l’infirmerie était voisine du compartiment de lancement.
Le corridor se trouva soudain désert, les Petits ayant disparu, les uns dans le compartiment, les autres dans des cachettes particulières. Félix savait qu’il ne restait qu’une quinzaine de minutes avant le départ de la fusée. Or, plusieurs secondes avant, les panneaux d’accès se refermeraient, le sas atmosphérique serait clos hermétiquement et une partie de la coque du vaisseau pivoterait vers l’extérieur… le tout automatiquement selon un ordre pré-établi, au dixième de seconde près. Si l’un des animaux n’était pas à bord alors, ce serait un malheur irréparable. Quant à Félix, il pesait à leur juste valeur ses chances de réussite, maintenant que survenait cet ultime accroc. De plus il faudrait quelqu’un pour prendre la situation en main sur la fusée d’essais. Quelqu’un d’habile… Ou alors, dans la presse à l’entrée, seuls quelques-uns parviendraient à s’évader…
Inutile d’achever sa pensée. Whitey savait ce qui s’imposait.
« J’y vais, Félix. Mais tâche de revenir, toi aussi. Nous aurons besoin de toi. » Whitey s’efforçait de prendre le ton du commandement, mais il y avait un malaise dans son esprit quand il répéta : « N’oublie pas, Félix ! Je ne permettrai pas qu’on fasse de mal à qui que ce soit.
— Je ferai de mon mieux, répliqua en hâte le chat. Et il n’y aura pas de bagarre, sauf obligation. File, Whitey, et bonne chance. »
Un léger claquement de sandales au bout du couloir annonçait l’approche de l’homme. Ce dernier ne remarqua pas Whitey qui filait rapidement contre la cloison peinte en gris clair. Il avançait sans difficulté, flottant en l’air par instants, toujours sans le moindre soupçon. Quand l’humain parvint à sa hauteur, Félix se lança à son côté, avec l’énergie mesurée qui lui permettait de se maintenir là. Une idée lui venait. L’homme réagit de la manière attendue.
« Non, non, Félix, n’y touche pas ! dit-il d’un ton sévère. N’y touche pas ! » Il transféra vivement Singer, privé de connaissance, de sa main dans sa poche intérieure, où l’oiseau serait en sûreté ; Il songeait que si le chat essayait de jouer avec le canari blessé, il expédierait Félix d’un bout à l’autre du vaisseau à coups de pied. Cet homme n’aimait pas les chats.
Ainsi le matelot croyait qu’il en voulait à l’oiseau ! Tant mieux ! Tout juste ce que Félix souhaitait.
Tandis qu’ils dérivaient en direction du compartiment de lancement, une pensée urgente de Whitey l’informa qu’il y avait encore une masse d’animaux à piétiner devant la fusée. Le chat s’y attendait. Il entra en contact avec la cloison latérale et, à l’instant où l’homme approchait de la porte ouverte, il lui sauta violemment à la poitrine.
Il heurta avec force un endroit voisin de la bosse que dessinait sous le tissu l’infortuné Singer, planta ses griffes et se mit à miauler et à cracher tant qu’il le pouvait. Surpris et irrité, l’humain tenta de le rejeter au sol, le cerveau plein d’idées de chats sournois qui dévoraient les pauvres oiseaux sans défense. Quand Félix lui enfonça ses crocs dans la manche et un peu dans le bras, l’humain devint brutal. Il s’ensuivit un combat furieux.
Cela se termina par une tape méchante à main ouverte qui envoya Félix contre la paroi avec un tel impact qu’il crut y perdre ses dents. Cependant le but était atteint, ils avaient dépassé en flottant dans l’air l’entrée du sas sans que l’homme s’aperçoive de ce qui se passait à l’intérieur.
Plus mort que vif, le chat observa l’homme qui stoppait net à la porte de l’infirmerie. Dès qu’il serait à l’intérieur, les animaux ne seraient plus en danger, car l’homme avait la ferme intention de soigner attentivement Singer. Peut-être Félix arriverait-il quand même à la fusée à temps pour le départ. La pensée que Singer et quelques Petits encore dissimulés sur le vaisseau ne réussiraient pas à s’enfuir assombrit l’espoir qui montait en lui. Mais il n’y pouvait plus rien, se dit-il.
L’humain avait entrouvert la porte et regardait par-dessus son épaule pour s’assurer que Félix n’allait pas se faufiler dans l’infirmerie, quand ses yeux s’écarquillèrent soudain, braqués sur le corridor. Sa bouche s’ouvrit.
Le chat sentit son poil se hérisser sur son dos. Pas besoin pour lui de suivre le regard de l’homme… il lisait ce qui se passait dans l’esprit de l’autre, avec une netteté stupéfiante.
Une vingtaine de Petits avaient atterri à l’intersection. Félix les avait oubliés ; c’étaient ceux à qui Félix avait ordonné de rester au labo ; puis, les relais ayant été rappelés, ils n’avaient pas été avertis que Singer n’avait pas pu arrêter l’humain. Sous les yeux de ce dernier, frappé de stupeur, ils repartirent comme ils avaient atterri, en une formation serrée, géométrique, en direction du sas de la chambre de lancement. Ils avaient dû apercevoir l’homme figé sur son seuil dès qu’ils avaient pris leur élan, mais ils n’avaient pu s’immobiliser, en plein vol en apesanteur.
Quelle déveine inouïe, insensée ! Si c’était arrivé seulement une seconde plus tard, l’homme aurait déjà été dans l’infirmerie et n’aurait rien vu. Mais non ! Une fureur amère, issue de son désespoir, s’empara de Félix en constatant de combien peu ils avaient manqué leur évasion… Les Petits, doux, peu réalistes, trop intelligents, et leurs aimables grands frères, lents et stupides seulement en apparence. Mais il était encore possible d’en sauver quelques-uns – ceux qui avaient déjà embarqué – si Félix se forçait à agir assez vite.
La surprise initiale de l’homme avait fait place à une intense curiosité, en même temps qu’il commençait à nourrir des soupçons. Le chat devait intervenir sans tergiverser. Il laissa délibérément sa rage s’incruster et s’enfler dans sa tête. Il aurait pu la dominer au début, mais au contraire il l’alimenta des souvenirs qu’il conservait d’incidents pénibles et humiliants, de tout ce qui pouvait l’incendier. Il fallait être dans l’humeur appropriée pour ce qu’il lui restait à accomplir. Il n’avait plus confiance en lui-même… pas plus que dans les pensées bénignes, sentimentales qu’il nourrissait depuis quelque temps.
De l’intérieur du compartiment de lancement, l’esprit de Whitey irradiait à son adresse des objurgations continues, pressantes, désespérées, pour l’inciter à réfléchir. Mais autant verser un verre d’eau sur une forêt en flammes. Sa colère grandissait. Dans une brume, il comprit que la troupe de Petits avait atterri devant la porte du sas et que Whitey leur donnait des ordres, mais tout cela ne pénétrait pas son cerveau. Il était maintenant animé d’une colère blanche, froide, et ne quittait pas des yeux l’homme d’équipage.
Celui-ci restait suspendu à une dizaine de mètres, tenant la porte d’une main, l’autre passée sous son blouson. Il était sans défense. Félix saisissait vaguement que les Petits émettaient à son intention, mais cela n’avait aucun effet sur lui.
Un instant, il banda ses muscles pour bondir, calculant la distance tout en surveillant le visage de l’humain. Puis, avec une rage meurtrière au cœur, il sauta aux yeux de l’ennemi.
Il ne parvint pas jusqu’à eux.
La masse et l’inertie d’un Petit en mouvement n’est que peu de chose, mais vingt d’entre eux se précipitant ensemble et le frappant à la fois, c’en était plus qu’il ne fallait pour le dévier dans son plongeon contre l’homme. Félix s’écrasa contre le mur dans un nuage de Petits, à un mètre de l’homme. Si le choc avait abruti Félix, l’homme ne s’était pas affolé. Il s’éloigna de la porte, d’une poussée du pied, et dériva dans le couloir, en se disant que s’il n’évacuait pas les lieux en vitesse, il allait être submergé sous une masse de souris ; puis il pensa que des souris ne devaient pas se comporter ainsi et que Félix n’aurait pas au…
D’un coup, le cerveau de l’homme se mit à fonctionner en diverses directions. Des circonstances sans lien apparent prenaient une valeur nouvelle, des rapports s’établissaient. Des câbles rongés, des petits éléments subtilisés, des pièces minuscules mais importantes qui avaient subi des sabotages. Il se pouvait… À ce même instant, il passa en flottant devant le sas ouvert du compartiment de lancement. Il vit ce qui se passait à l’intérieur.
Félix ne s’était pas rendu compte du silence qui régnait avant que la sirène d’alarme générale hurle sa plainte. Les sens obscurcis de désespoir, il vit l’homme qui parlait dans un téléphone mural tout en maintenant pressé de la paume le bouton d’alerte. Des voix se rapprochaient, venant de tous les points du vaisseau, excitées, un peu apeurées. Des pensées les accompagnaient tandis que l’homme continuait à communiquer ses soupçons – les pensées vigilantes et froidement implacables nées dans le cerveau des bêtes les plus féroces et meurtrières de toutes, les hommes.
Toutefois, Félix savait que ces bêtes étaient douées de logique. Les Humains se rendraient compte qu’ils avaient toujours besoin d’animaux de laboratoire pour tester les planètes qu’ils espéraient découvrir. Il souhaitait de tout son cœur que tous ses amis ne soient pas massacrés sur-le-champ.
Mais s’ils étaient trop en colère, ils ne se conduiraient pas logiquement. Au contraire, ils se mettraient à tuer, à exterminer…
Net et clair par-dessus les émanations et les bruits confus, un message arriva au niveau télépathique.
« Ici le capitaine Ericsson, Félix. Que personne ne bouge ! Vous êtes en danger si vous vous évadez maintenant ! Je suis de votre côté… »
Le choc fut trop violent pour Félix. Cette fois il s’écroula en un petit tas de fourrure dépourvu de nerfs et dériva loin de la cloison.
Par le hublot d’observation directe, le capitaine Ericsson examinait une étoile qui brillait comme un merveilleux saphir sur un fond de poussière d’argent. Leur pays. Il avait presque l’impression de le voir se rapprocher. Souriant, il caressa le chat perché sur son épaule et qui suivait son regard avec sérénité.
« Heureusement que tes amis n’ont pas débarqué sur cette première planète, Félix, fit-il, songeur. Avec ce virus, ils n’auraient pas résisté une semaine. Mais ils devraient bien se débrouiller sur le monde que nous leur avons choisi. Pas de vie animale proprement dite, mais une vie végétale semi-intelligente qui les empêchera de devenir trop paresseux. À moins que… »
À moins que la gravité de leur nouvelle planète ne cause un revirement du Changement qui s’était produit dans l’espace, songeait-il. Lui-même ignorait si le manque prolongé de pesanteur en était la raison ou s’il s’agissait de quelque mystérieuse radiation émise par leur étoile d’origine, le Soleil. Voilà pourquoi Félix avait décidé de rester à bord du vaisseau. Un chat au milieu d’une colonie de souris et de cobayes en train de dégénérer… Ce n’était pas une idée plaisante à envisager.
En s’adressant aux autres dans la pièce, l’être supérieur qu’était devenu le capitaine Ericsson employait la parole. Ils se placeraient en orbite autour de la Terre dans trois jours et il tenait à se réhabituer à communiquer autrement que par télépathie. Il déclara : « Nous n’allons plus aimer la Terre, bien qu’elle soit notre monde. Nous l’avons… dépassée. Le Changement qui s’est manifesté en nous autres humains, avec nos structures cervicales plus complexes, a été terriblement lent… il nous a fallu près de deux ans pour atteindre notre développement maximum. Mais Félix que voici, et qui nous considère comme des demi-dieux, est incapable de se rendre compte à quel point de maturité nous sommes arrivés. » Il s’interrompit, l’air grave, en secouant la tête. « Non. Il est de notre devoir de signaler les planètes habitables que nous avons relevées, le Changement qui s’est produit dans l’espace, tout. Et ils désireront que certains d’entre nous se soumettent à des tests psychologiques. Mais nous n’aimerons pas la Terre. Sur Terre, on hait, on exerce des violences, on se fait la guerre. On… on tue.
« Je crois donc que nous souhaiterons tous repartir dans le plus bref délai possible… »
Traduit par Bruno Martin.
The conspirators.
© Nova Publications Ltd, 1954.
© Éditions Opta, pour la traduction.